« L’industrie génétique remet en cause la possibilité pour nos enfants de se nourrir »

Par Sophie Chapelle (11 mars 2009)



OGM de deuxième génération, plantes mutées à coup de radiations, semences de synthèse dont les gènes seront numérisés et privatisés… Guy Kastler nous décrit
ce que préparent les multinationales de l’industrie génétique et
agroalimentaire. Des projets à faire frémir. Le délégué général du
Réseau semences paysannes explique également comment nous, jardiniers
paysans ou simples citoyens urbains, pouvons empêcher cette destruction
programmée du vivant.







Photo : © Réseau Semences paysannes



Guy Kastler est délégué général du Réseau semences paysannes, chargé de mission pour Nature et Progrès, membre de la Confédération paysanne et de la commission Biodiversité de Via Campesina.




Photo : © Guillaume de Crop


Y a t-il aujourd’hui des plantes mutées dans nos assiettes ?


Oui, nous mangeons tous des blés mutés ou des potagères mutées. Contrairement aux plantes transgéniques, il n’y a aucune obligation d’information du consommateur. Les plantes mutées sont considérées comme
des OGM par la directive européenne 2001-18, mais elles sont exclues de
son champ d’application. Près de 3000 variétés de 170 espèces
différentes obtenues à partir de mutations incitées sont recensées par
l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Elles sont
commercialisées sans aucun étiquetage et sans aucune évaluation
environnementale ou sanitaire. Pourtant, de l’aveu même des chercheurs,
le stress violent que subit la plante génère des recombinaisons
génétiques aléatoires plus nombreuses qu’avec la transgénèse. Ces
recombinaisons sont responsables de la plupart des effets nocifs des OGM
sur la santé. Il n’y a aucune raison pour qu’elles soient inoffensives
avec les plantes mutées.


Depuis quand l’Agence internationale de l’énergie atomique s’occupe-t-elle d’agriculture !?


Elle travaille depuis une dizaine d’années, en partenariat avec la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) sur l’augmentation de la production alimentaire des Etats
membres. Ils justifient le recours à la mutagenèse par le besoin de
trouver des plantes dès maintenant pour nourrir le monde.


En quoi consiste cette mutagenèse ?


Depuis les années 1950, les chercheurs travaillent sur des cellules qu’ils soumettent à un stress important : par irradiations – bombardements au cobalt ou rayons gamma – ou avec des produits chimiques
très agressifs comme la colchicine. C’est ce stress qui provoque une
mutation de gènes aussi appelée « mutation incitée » par l’AIEA [1].
Pendant des années, le coût de cette technique aléatoire a freiné son
développement. Après avoir soumis des milliers de cellules au stress
mutagène, il fallait les multiplier en autant de plantes avant de savoir
si cette mutation présentait un intérêt. La connaissance aujourd’hui du
génome de la plante rend la méthode de la mutagénèse intéressante
économiquement et industrialisable. A partir du moment où l’on a la
séquence génétique complète d’une plante, on repère immédiatement dans
la cellule si un gène a muté ou pas et si la mutation est intéressante.
Une dizaine de multiplications suffisent ensuite pour obtenir les
lignées recherchées. La mutation incitée est considérée comme une
« méthode de sélection traditionnelle », une tradition pourtant bien
récente. On ne ferait qu’accélérer le processus naturel de modifications
spontanées des plantes, au fil des millénaires et de leur co-évolution
avec l’environnement [2].




La lutte contre les « simples » OGM est-elle déjà dépassée ? Où en est le rapport de force au niveau européen ?


La bagarre contre les OGM de première génération – OGM pesticides et/ou OGM résistants à un herbicide – n’est pas gagnée en Europe. Depuis 15 ans cependant, nous maintenons un rapport de force qui nous est
favorable et qui est important pour les pays du Sud car il justifie
leurs moratoires. Mais cela risque d’évoluer avec l’arrivée sur le
marché des OGM de deuxième génération. Ces Ogm sont dits « sécurisés »
et « éco-compatibles » car ils sont censés garantir l’absence de risque
pour l’environnement et la coexistence entre les cultures OGM et les
autres cultures. Leur transgène deviendrait inactif avant la floraison
ou la récolte, ou ne serait pas activé sans l’usage d’un produit
chimique. Cela empêcherait toute contamination. Actuellement, ces OGM de
deuxième génération font l’objet de recherches dans le cadre d’un
programme appelé « Transcontainer » financé par la
Commission européenne.




OGM de deuxième génération en préparation, plantes mutées déjà commercialisées… Que nous préparent encore les apprentis sorciers du 21ème siècle ?


Pendant longtemps, la biologie moléculaire a reposé sur l’idée qu’à un gène correspondait une protéine. Lorsque l’on modifiait un gène, on pensait ne modifier que la protéine. Ce dogme est totalement remis en
cause aujourd’hui par la biologie synthétique. Aussi appelée biologie
« systémique », elle porte sur la manière dont les gènes sont reliés
entre eux. Les liens qui organisent les relations entre les gènes
influeraient tout autant que les gènes eux-mêmes sur la présence et la
nature des protéines. C’est ainsi que des chercheurs travaillent
actuellement sur la combinaison de plusieurs gènes en vue de créer des
plantes résistantes à la sécheresse. Mais ces recherches n’ont pas
abouti pour le moment.


Dans la transgénèse, les gènes transférés sont déjà issus de synthèse chimique recopiant la séquence de gènes naturels. Aujourd’hui, une nouvelle étape est franchie. On passe de l’insertion de gènes
synthétiques dans des organismes vivants réels – les OGM - à la mise en
réseau de ces gènes et à la fabrication de portions de génomes ou de
génomes totalement synthétiques. Autrement dit, il est possible de
fabriquer aujourd’hui des organismes vivants et reproductibles
complètement nouveaux. Des laboratoires ont réussi à le faire avec des
bactéries. Leur travail porte aujourd’hui sur les plantes. C’est là que
réside le principal danger : la plante entière étant fabriquée par
synthèse, les chercheurs n’ont plus besoin de graines vivantes mais
seulement de leur séquence génétique numérisée dans un ordinateur.




Les banques de semences, qui conservent la biodiversité des plantes cultivées, risquent-elles d’être abandonnées au profit de semences « numériques » privatisées ?


C’est déjà le cas, notamment dans les pays du Sud. C’est la mission des Etats de préserver les ressources génétiques – animaux, microbes, plantes – et de les mettre à disposition de tous. Cette mission est
d’autant plus essentielle dans les pays qui ont industrialisé leur
agriculture que la biodiversité cultivée dans les champs a disparu.
Cette mission est pourtant délaissée progressivement au prétexte de
manque de crédits. Une partie des banques de gènes est aujourd’hui
privatisée, avec un accès de plus en plus restreint pour l’agriculteur
ou le jardiner. Toutes les firmes ont construit leurs propres banques de
gènes grâce à leur accès facilité aux banques de semences publiques.


En France, le Bureau des ressources génétiques (BRG) a été absorbé par une Fondation de droit privé (Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité) ouverte aux fondateurs publics – INRA [3], CNRS, Muséum national d’histoire
naturelle, CIRAD… – mais également privés [4].
Ceux-ci siègent d’office au Conseil d’administration où ils deviendront
facilement majoritaires.


Sur l’île de Svalbard en Norvège, les fondations Bill Gates et Rockefeller ont financé une banque de gènes dans laquelle sont entreposés dans le froid plus de 4,5 millions d’échantillons de
semences. L’accès à cette banque est réservé aux institutions contrôlées
par les multinationales semencières. Ces semences ne seront pas
ressemées : elles perdront rapidement toute leur capacité de
germination. Même mortes, elles pourront livrer leurs séquences
génétiques aux ordinateurs de l’industrie, convaincue de sa capacité à
recréer un monde artificiel à partir de ces seules séquences. Un monde
qui sera totalement fiché par la marque des droits de propriété
industrielle sur les gènes. Mais l’industrie ne pourra jamais faire des
plantes capables de s’adapter partout. Elle en fabriquera quelques-unes
pour toute la planète, qui ne pousseront qu’avec davantage d’engrais
chimiques et de pesticides. En agissant ainsi, elle remet en cause la
possibilité même de nos enfants de se nourrir.




Comment éviter cette destruction du vivant ?


Créé en 2003, le Réseau Semences Paysannes s’est développé très rapidement avec l’apparition des OGM. Paysans et jardiniers ont pris conscience que s’ils ne voulaient pas avoir d’OGM,
ils devaient s’emparer du travail de conservation, de sélection et de
multiplication des semences. La première étape a donc été de se
réapproprier les savoirs et les ressources génétiques pour les remettre
dans les champs. Tout en continuant ce travail de réappropriation, nous
sommes en train de passer à une deuxième étape. Face au risque de
disparition de milliers de graines enfermées dans des banques, face à
l’impossibilité de sélectionner des plantes saines à partir de semences
commerciales modernes trafiquées – à cause de la perte de leur qualité
nutritionnelle et du besoin d’engrais chimiques pour pousser – nous
appelons à vider les banques de semences pour faire des maisons de la
semence.



Photo : © Réseau Semences paysannes




A quoi servent ces maisons de la semence ? Quel rôle peuvent jouer les simples citoyens ?


L’idée des maisons de la semence est que paysans et jardiniers s’y regroupent pour mettre leurs semences en commun et gèrent ensemble ce patrimoine. On ne peut pas chacun de son
côté replanter chaque année 500 à 800 variétés de semences. Dans la
mesure où l’Etat privatise cette mission de service public, la société
civile doit s’en emparer en faisant reposer la gestion de ce patrimoine
sur une organisation collective. Les paysans ont un rôle clair à jouer
dans ce travail de culture. Les jardiniers amateurs sont aussi une
composante essentielle. Ils ont préservé ces dernières années des
milliers de variétés anciennes de potagères ou d’arbres fruitiers qui
seront une bonne partie de l’alimentation de demain. Pour celles et ceux
qui n’ont pas de terre, nous avons besoin d’une aide administrative
mais aussi de personnes qui communiquent sur ce travail et lui donnent
du sens. La société civile doit aussi nous aider à mobiliser les élus
pour la reconnaissance des droits des paysans et des jardiniers à
conserver, ressemer et échanger leurs semences. Des conseils municipaux
ont déjà pris des délibérations pour cela.


Les lois actuelles empêchent donc les paysans de ressemer leur propre récolte !?


Le verrouillage juridique est de pire en pire. En France, les agriculteurs n’ont pas le droit d’échanger des semences. Ils ne peuvent plus ressemer une partie de leur récolte sans payer de royalties, c’est à
dire une redevance aux semenciers. On parle de « contribution
volontaire obligatoire » pour le blé tendre. C’est un système qui
pourrait être étendu à toutes les espèces. On a encore le droit
aujourd’hui d’échanger des semences qui ne sont pas inscrites au
catalogue à titre payant ou gratuit si c’est pour une exploitation non
commerciale. On peut par exemple vendre une semence à un jardinier
amateur car il va consommer sa propre récolte et ne pas la vendre sur un
marché. Mais cette dernière marge de manœuvre risque aussi de
disparaître avec une réforme actuelle des règlements européens.
Pourtant, le Parlement a ratifié un traité, le TIRPAA [5],
qui reconnaît les droits des paysans à ressemer, échanger et vendre
leurs semences. Mais le gouvernement n’applique pas ce traité et une
campagne citoyenne est aujourd’hui indispensable pour la reconnaissance
de ces droits.


Ces alternatives ont-elles des équivalents en Europe ?


Des réseaux ressemblent beaucoup aux nôtres en Italie, en Espagne, en Allemagne ou en Autriche. La mobilisation citoyenne en Europe sur le thème des semences prend de l’ampleur et accompagne très souvent les luttes anti-OGM. Nous avons du
retard sur les pays du Sud où la conservation de la biodiversité est le
premier acte de l’agriculture vivrière. Tous ces paysans conservent et
échangent leurs semences. Leur mobilisation aujourd’hui est extrêmement
importante à la fois contre les lois européennes qui s’imposent à
l’ensemble de la planète, et contre les Ogm pour protéger leurs semences
des contaminations. Nous avons beaucoup à apprendre des pays du Sud.



Source : www.bastamag.net


Notes

[1] « Les scientifiques de l’AIEA utilisent les rayonnements pour produire des plantes améliorées à rendement élevé qui soient capables de s’adapter à
des conditions climatiques difficiles comme la sécheresse ou les
inondations, ou de résister à certaines maladies et insectes ravageurs.
L’induction de mutations, c’est le nom de la technique, est sûre,
éprouvée et rentable. Elle est utilisée depuis les années 20 »,
communiqué de l’AIEA du 2 décembre 2008, « La science nucléaire au
service de la sécurité alimentaire ».


[2] « Je comprends que les gens se méfient de ces technologies mais, pour ce qui nous concerne, il faut bien comprendre que, dans la sélection des
plantes, nous ne produisons rien qui ne soit produit par la nature
elle-même. Aucun rayonnement résiduel ne subsiste dans une plante après
l’induction de mutation », Pierre Lagoda Division mixte FAO/AIEA.


[3] Institut public de recherche agronomique


[4] France génétique élevage pour les éleveurs, Limagrain ou Oleosem pour les semenciers, L’Oréal ou LVMH pour les cosmétiques, Total pour l’énergie
ou encore le Medef, pour n’en citer que quelques-uns, font partie du
Conseil d’orientation stratégique de la fondation aux côtés de
structures publiques ou d’associations de défense de l’environnement,
ndlr


[5] Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alim...

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